Ophélie faisait partie des humains ayant connu le monde avant la Fissure. Bien avant que Rivaile ne devienne cette ville enfermée sous un ciel déchiré, elle vivait loin de celle-ci, dans une région aujourd’hui entièrement effacée de la réalité. Contrairement à beaucoup d’autres, Ophélie avait toujours été fascinée par l’idée de survie. Elle passait son temps à explorer des bâtiments abandonnés, apprendre à vivre seule, comprendre comment se protéger du monde extérieur. Là où les autres voyaient des ruines inutiles, elle voyait des refuges possibles.

Cette obsession lui sauva probablement la vie. Lorsque la guerre de lueur atteignit son point de rupture et que la bombe fut déclenchée, Ophélie comprit immédiatement que quelque chose dépassait tout ce que l’humanité avait connu jusque-là. Quelques heures avant l’explosion, elle s’était déjà enfermée dans un ancien bunker souterrain qu’elle utilisait depuis des années comme réserve et cachette. Même protégée sous terre, elle ressentit la violence de la catastrophe.
Le monde entier sembla trembler au-dessus d’elle. Puis vint le silence. Un silence si profond qu’il en devenait irréel. Lorsqu’elle ressortit finalement à la surface, le ciel avait disparu derrière la Fissure. Le monde qu’elle connaissait n’existait plus. Des villes entières avaient été effacées. Les paysages semblaient déformés, altérés par une lueur devenue incontrôlable. Et partout autour d’elle erraient des créatures qui n’étaient plus réellement humaines. Certaines semblaient perdues, d’autres agressives, comme si la catastrophe avait transformé leurs corps autant que leurs esprits. Ophélie survécut seule pendant longtemps. Elle traversait les ruines, évitait les anomalies, récupérait ce qu’elle pouvait pour continuer à vivre.
Peu à peu, elle découvrit qu’au milieu de ce monde détruit subsistait encore une ville intacte : Rivaile. Mais quelque chose l’empêchait de réellement s’en approcher. La ville semblait protégée par une force invisible liée à la Fissure elle-même. Ophélie resta alors à ses frontières, vivant entre les ruines du vieux monde et les limites de cette nouvelle réalité. C’est durant cette période qu’elle découvrit l’Arche des Fondateurs. Non pas par hasard, mais en suivant les traces laissées par certaines créatures qui semblaient attirées par cet endroit. L’Arche était entourée d’anomalies nées de la lueur, des êtres difformes et instables qui erraient autour des structures des Fondateurs comme attirés par leur présence. Ophélie combattit plusieurs de ces créatures pour survivre, jusqu’à attirer l’attention des Fondateurs eux-mêmes. Fragment, Élua et Artiste virent en elle quelque chose qu’ils ne pensaient plus pouvoir trouver : quelqu’un d’assez fort pour encore utiliser sa lueur pour combattre. Ophélie n’était pas née dans leur système. Elle ne craignait pas les Fondateurs comme les habitants de la ville. Elle cherchait simplement à comprendre comment continuer à vivre dans un monde qui avait déjà pris fin. Les Fondateurs lui proposèrent alors un rôle : devenir leur Gardienne. Protéger les alentours de l’Arche, surveiller les anomalies et maintenir l’équilibre autour du rituel de la Fissure. En échange, ils lui offrirent l’immortalité.
À cette époque, Ophélie accepta sans réellement réfléchir. Survivre avait toujours été son instinct principal, et l’idée de ne plus craindre la mort ressemblait encore à une bénédiction. Mais les décennies passèrent. Ophélie regardait les générations de Rivaile vivre et disparaître sans jamais changer. La Liste continuait de désigner les habitants. Les Passages continuaient. Et les Fondateurs demeuraient au-dessus de tous. Peu à peu, l’immortalité devint une prison silencieuse.Elle ignorait le véritable rôle des Fondateurs. Elle savait seulement qu’ils maintenaient un équilibre fragile, et qu’elle devait protéger cet équilibre sans poser davantage de questions. Pendant longtemps, cela lui suffit.
Jusqu’à sa rencontre avec Nicolas et Claire. Pour la première fois depuis des siècles, Ophélie vit des humains chercher une véritable solution plutôt qu’accepter leur destin. Nicolas et Claire avaient découvert une faille dans le système des Fondateurs. Un moyen de créer artificiellement un accès vers le monde extérieur. Ophélie ne les crut pas immédiatement. Même après tout ce qu’elle avait vu, cela lui semblait impossible. Pourtant, lorsqu’elle comprit qu’ils disaient vrai, quelque chose changea en elle. Peut-être existait-il réellement une fin possible à cet éternel cycle. C’est pour cette raison qu’elle accepta de les aider. Non pas pour sauver Rivaile, mais parce qu’elle espérait enfin être libérée de son immortalité.
Quelques années plus tard, Ava et Victoire arrivèrent. Ophélie assista à leur survie impossible après leur Éclipse. Elle les observa traverser les ruines, apprendre à utiliser leur lueur, comprendre progressivement ce que Nicolas et Claire avaient tenté de construire pendant toutes ces années. Et dans les anciennes ruines du monde d’avant, elle fut témoin de la vérité : Ava et Victoire étaient liées bien au-delà de ce qu’elles imaginaient. À cet instant précis, Ophélie comprit que le plan avait dépassé tout ce qui avait été prévu. Puis vint l’explosion de Victoire. Une puissance si brutale qu’elle rappela à Ophélie les derniers instants du monde d’avant. Pour la première fois depuis des siècles, elle ressentit à nouveau cette peur qu’elle croyait avoir oubliée. Cette fois, les Fondateurs pouvaient réellement disparaître. Et avec eux, peut-être son immortalité elle-même. Ophélie réalisa alors quelque chose qu’elle n’avait jamais voulu admettre : malgré toute la fatigue qu’elle portait, malgré toutes les années passées à vouloir être libérée, elle avait peur de mourir. Nicolas et Claire ne pourraient plus la sauver, elle le savait. Si Ava et Victoire parvenaient à vaincre les Fondateurs, alors tout ce qu’elle avait connu risquait de s’effondrer avec eux. Et au moment où cette liberté devint enfin possible, Ophélie hésita.